CE QUI DEMEURE, CE QUI SE TRANSFORME
MARIE DE DECKER — CE QUI DEMEURE, CE QUI SE TRANSFORME
Artiste plasticienne et performeuse, Marie De Decker développe une pratique fondée sur l’épreuve sensible, se tenant à distance de toute intention programmée. Son approche ne vise pas la représentation, mais la captation d’intensités et la mise en relation avec le réel tel qu’il se manifeste dans l’instant. Son geste artistique s’inscrit dans une présence attentive au monde, proche de la contemplation, où le corps, la perception, la matière et la temporalité sont étroitement liés et se répondent.
Inscrit dans une réflexion sur le vivant, son travail explore la tension entre la stabilité et la mutation, faisant de l’art un espace d’observation et d’expérimentation des processus d’évolution. S’appuyant sur une vision globale du vivant, l’artiste refuse les oppositions et les hiérarchies entre les échelles, les états et les modes de perception. Elle met en relation le visible et l’invisible au sein d’un continuum où les œuvres ne sont pas des objets clos, mais des supports pour réfléchir, ressentir et comprendre le vivant, la matérialité s’y affirmant comme un moyen plutôt que comme une fin.
La découverte par l’artiste de la forêt de mangroves entourant le village de Poudre d’Or, dans l’océan Indien, agit comme un révélateur. Milieu intermédiaire, ni totalement terrestre ni entièrement maritime, la mangrove devient un modèle de coexistence, de résilience et de transformation continue. Elle nourrit un imaginaire plastique fondé sur l’interdépendance des formes et des flux. Inspirée par cet écosystème, Marie De Decker réalise des herbiers fantastiques composés de dessins, où se déploient des formes hybrides, opérant un glissement constant de l’observation du vivant vers la fiction. Les motifs de la plume et de l’écaille, qui structurent ces compositions, fonctionnent comme des outils conceptuels. Par la répétition, la variation et l’arabesque, ils génèrent une organisation non hiérarchique, proche des systèmes naturels.
La pratique de Marie De Decker s’inscrit dans une double généalogie culturelle, flamande et peule, conçue comme un espace de tensions productives. Incarnés par une grand-mère couturière et un grand-père moine devenu artiste, ces héritages inscrivent son travail dans une continuité du faire. Le fil de la tapisserie, envisagé comme une ligne en circulation, devient un langage à part entière, capable de traverser cultures et frontières. L’œuvre se déploie alors comme un champ relationnel, activé par la lumière, le mouvement et la présence du regardeur, engageant une temporalité fondée sur la durée et la rémanence.
Les savoirs domestiques et artisanaux ont conduit l’artiste à inventer ses propres techniques, tandis que sa formation en photographie éclaire son attention au visible et nourrit un rapport exigeant à la lumière, aux contrastes et aux matières. Au sein de cette structure plastique et conceptuelle, l’or occupe une place centrale. Soustrait à toute valeur décorative ou économique, il est investi pour sa capacité à condenser des temporalités multiples et à inscrire une mémoire dans la matière. Le travail du fil d’or repose sur l’irréversibilité du geste. Chaque action engage la forme de manière définitive. L’or cesse alors d’être perçu comme une matière noble pour devenir un flux, conduisant le regard et révélant des formes vouées autant à l’apparition qu’à l’effacement. Il rend perceptible la fragilité même desstructures du vivant et inscrit l’œuvre dans une temporalité cyclique, faite de transformations et de disparitions.
Chaque œuvre que réalise l’artiste met en œuvre des dispositifs de mémoire et de préservation. Les tissus, filets de pêche et coffrets qu’elle utilise agissent comme des objets de collecte, conçus pour préserver ce qui constitue l’essence même de sa démarche. Au-delà de leur fonction de capture, les filets de pêche rendent hommage à l’ancien village de pêcheurs d’Ostende, dont la famille de l’artiste est originaire, et deviennent des vecteurs de transmission collective. Constitués de fils organisés en trame, ils fonctionnent comme des filtres sélectifs, perméables et souples, capturant sans enfermer et maintenant un équilibre entre retenue et circulation. À l’image des pêcheurs qui déploient leurs filets, les laissent dériver avant d’en retirer uniquement ce qui est nécessaire à la subsistance, les œuvres de Marie de Decker font émerger des fragments essentiels, participant à la continuité et à la pérennité des histoires humaines.
En plus de leur fonction de transmission, les coffrets sont conçus comme des objets de préservation. Travaillés à partir de pierres provenant du lieu de naissance du commanditaire, ils instaurent un lien direct entre l’objet, l’individu et son histoire personnelle. Leur ouverture instaure un temps d’attente et d’attention propre à l’acte de contemplation.
Dans ce système de formes, l’or n’est pas un objet de capture mais un médium de révélation. Il rend visible et durable ce qui a été retenu, agissant comme un fil conducteur reliant les opérations de rétention et de préservation. Loin de nier la fragilité, il la met en valeur et en souligne la persistance.
Parallèlement à son travail plastique, la performance s’impose comme un prolongement essentiel de la réflexion artistique de Marie De Decker. Dans l’une d’elles, le public est invité à découvrir le travail préparatoire de l’artiste, donnant à voir le processus créatif à l’origine de ses œuvres. Cette pratique s’élargit à d’autres formats, notamment un spectacle-concert intitulé Et si Louis XIV était resté. Loin de toute reconstitution historique, cette proposition explore ce qui aurait pu advenir à partir de la visite du roi au Luxembourg en 1687. Conçue comme une expérience immersive mêlant musique live, projections et gestes performatifs, elle devient un espace de fiction active et de partage sensible, où l’art se vit collectivement.
L’œuvre de Marie De Decker se déploie comme un espace de passage, où la mémoire, la matière et l’imagination se nouent dans un même mouvement, ouvrant un espace de contemplation qui invite le regardeur à faire l’expérience d’un temps élargi, à la fois fragile, transmissible et toujours en transformation.
Agathe Anglionin
Architecte | Curatrice | Critique d’art
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